La lune et le brouillard

Les animaux me semblent d'incroyables enseignants par leur faculté à vivre totalement dans l'instant présent, sans jamais rien rejeter ou juger.
Instant présent

La lune et le brouillard

La lune et le brouillard 1280 851 Christophe LE BEC

Je ne sais pas ce qui t’a pris de te lever ainsi et d’aller gaillardement vers la porte d’entrée. Tes quatre pattes que tu ne parvenais plus à commander glissaient dans tous les sens sur le béton ciré du salon. Quelle journée bizarre, Charly.

Je t’ai regardé un moment fixer la porte-fenêtre de la maison. Tes pattes tremblaient légèrement. Dans ton état, ça n’avait guère de sens de vouloir sortir. J’ai jeté un œil à ma montre : 23h45. « Tu ne ferais pas plus de deux mètres dehors, Charly ». Je me suis approché pour te serrer dans mes bras et caresser ton pelage blancs épais, si triste de te savoir au bout du rouleau. J’avais tellement envie que tu vives encore. Et puis, merde. J’ai rapidement enfilé mon manteau avant de mettre mécaniquement mon bonnet et d’attraper ta laisse. De la bile te venait régulièrement jusqu’aux babines que tu ravalais avec une forme de tranquillité qui forçait le respect.

Lorsque j’ouvris la porte, je me sentis comme saisis par le silence qui régnait dans le jardin et par le brouillard dense qui semblait nous accueillir, toi et moi. La pleine lune permettait d’y voir presque aussi bien qu’en plein jour. Pas besoin de lampe cette fois-ci.

Tu as levé la tête vers moi, comme si tu pouvais encore me voir, et on est parti comme ça, exactement comme on le faisait tous les jours depuis 8 mois maintenant. Toi à un bout de la laisse et moi à l’autre bout. Tes premiers pas semblaient bien mal assurés, et une nouvelle vague de tristesse me submergea. Tu ne referais sans doute plus jamais cette balade et je me sentais bien seul face à cette perspective. Mon cerveau se projetait dans la journée de demain : le vétérinaire de garde que je ne connaissais pas, ton petit corps sur la table d’auscultation… quand je sentis la tension sur la laisse. La truffe collée au sol, tu rebroussais chemin, zigzaguant sur quelques mètres. Tu as remonté la piste d’une pisse de chien jusqu’à la trouver, la humer avec insistance pour en ressentir toutes les informations, et puis comme d’hab, tu l’as léché un moment jusqu’à ce que je finisse par soupirer : « Eh, tu fais chier Charly. Allez, on y va. »

On a repris notre chemin, celui de notre balade du matin qui ouvrait chaque journée et qui refermait celle-ci. J’ai pris une grande respiration d’air frais. Le village dormait profondément. Aucune fenêtre éclairée, aucune voiture, aucun bruit, pas le moindre mouvement d’air, même les feuilles des arbres semblaient comme figées sur notre passage. Le brouillard et la lune pleine redessinaient ce paysage si familier qui apparaissait évanescent, presque flou et impalpable. Charly se foutait de tout ça. Charly marchait. Il n’y avait plus de vieux chien aveugle en souffrance, plus de vie qui s’achève, plus de pattes qui se dérobent. Il y avait juste Maintenant. Et maintenant, on posait un petit pas après l’autre dans le brouillard vaporeux, éclairés par la lumière diffuse de la lune.

Charly et moi marchions hors du temps et hors espace. Tout à coup, plus aucune pensée n’émergeait en moi. Je me sentais calme et joyeux de me tenir là à ses côtés. Juste marcher, marcher, un pas après l’autre. Simplement vivant. Nous étions la lune et le brouillard.

Christophe LE BEC //

*Charly est mort le lendemain matin, dimanche 16 janvier 2022.

Christophe LE BEC

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